CARTE BLANCHE
VIA / EKOBOOK DE FALTAZI

De la contrainte et de l'imaginaire

" Chaque époque rêve la suivante "
Michelet

Le 3 août 2009 était promulgué la loi de programmation relative à la mise en œuvre du Grenelle de l’environnement. Cette loi qui « se donne pour ambition de répondre au constat partagé et préoccupant d’une urgence écologique » fixe des objectifs et un cadre d’action à long terme très ambitieux. Elle engage la société française dans un nouveau modèle de
« développement durable qui respecte l’environnement et se combine avec une diminution des consommations en énergie, en eau et autres ressources naturelles ». Toutes les activités économiques et sociales sont concernées. Dans le secteur industriel de l’ameublement, des groupes de travail sont en train d’élaborer les mesures qui vont permettre de se conformer à la loi et à son calendrier. Dès le 1er janvier 2011, une réglementation obligera industriels et distributeurs à afficher les impacts significatifs sur l’environnement des produits et de leur emballage, notamment les émissions en équivalent carbone, mais aussi leur traçabilité (origine des matériaux et lieu de production), ainsi que les conditions sociales de leur production. Les enjeux de cet affichage sont considérables. Pour la première fois, les usagers vont disposer « d’une information environnementale sincère, objective et complète portant sur les caractéristiques globales » d’un produit. Ainsi, si la loi n’oblige pas explicitement les industriels à se conformer aux règles environnementales, elle mise en revanche sur la sensibilisation du public, par l’information, pour l’inciter à se détourner des « mauvais » produits. La question du respect de l’environnement devient un impératif catégorique dont nul ne pourra se soustraire au risque de se disqualifier socialement et de s’affaiblir économiquement.

Dans ce contexte et dans le cadre de sa mission d’aide à la création, VIA a déjà intégré cette question depuis trois ans à ses critères de sélection de projets, en conformité dorénavant avec les objectifs du Grenelle de l’environnement. Mais, en même temps, il était nécessaire de se prémunir contre les discours de l’expert et du moraliste qui, chacun s’abritant derrière la légitimité de son savoir ou de sa position sociale, imposent une normativité peu compatible avec les processus créatifs. Car, évidemment, ce sont les échappées à l’intérieur de ces processus, leurs fulgurances, qui produisent de l’inattendu, voire de l’inconnu, et permettent de poser les bases de nouveaux modèles.

Ainsi par exemple, la cuisine « Ekokook », développée par Faltazi dans le cadre de leur

« Carte Blanche », répond avec brio aux nouveaux comportements « vertueux » des usagers, en matière de traitement des déchets. Elle manifeste néanmoins une étrangeté en intégrant en son sein un « lombricomposteur ». Huit milles vers de terre installés à demeure et chargés de transformer les déchets organiques de l’habitat en compost et liquide ayant qualité d’engrais. Cette présence nouvelle d’organismes vivants dans l’univers hygiénique de la cuisine, espace technologique s’il en est, modifie de manière sidérante notre rapport au vivant. Ce n’est plus seulement une solution pratique et ingénieuse apportée aux problèmes du recyclage des déchets mais une brèche dans l’imaginaire collectif qui vient d’être soudainement ouverte dans notre manière d’habiter. Autre ouverture, celle d’Élise Gabriel qui, à la demande de la société TheGreenFactory, expérimente patiemment, depuis quelques mois, une matière à base de cellulose, le « Zelfo®», pour en observer les comportements durant les phases d’application et de séchage ; jusqu’à en révéler des qualités constructives paradoxales et générer un vocabulaire de formes dont on pressent déjà l’étendue.

Si les contraintes sont le plus souvent imposées de l’extérieur, les designers ne répugnent pas à les convoquer eux-mêmes dans leur recherche et leur expérimentation. C’est même une des tendances fortes cette année : des propositions mettant en jeu des matériaux, des procédés et des techniques dans des relations nouvelles. Antoine Fritsch et Vivien Durisotti associent Inox et rotin, mais avec un souci de rationalité constructive ; Émilie Colin Garros, Richard Perron s’obligent à produire à partir d’une unité matière/outil : l’une sur la base d’une plaque d’acier, l’autre d’un panneau de bois ; Itamar Burstein propose une alternative moins dispendieuse au bois cintré par étuvage ; Vincent Poujardieu, en partenariat et grâce au savoir-faire d’Euro-Shelter, approche les limites de l’autoportance des plateaux de table de grandes dimensions. Enfin, Stéphane Maupin dessine une lampe d’intérieur à la fois autonome en terme de déplacement dans l’habitat et dépendante dans sa relation quotidienne au rayon solaire. Il s’agit, à chaque fois, d’imaginer un objet qui offrira plus de satisfaction, tant du point de vue de son usage que de son dessin, avec moins de ressources et de labeur, tout en s’appuyant sur des hypothèses de processus industriel.

Les designers renouent ici avec l’un des grands mythes fondateurs de leur discipline, celui du Bauhaus qui s’était donné pour programme d’être un « atelier de pensée pour l’industrie » selon l’expression même de Walter Gropius. Mais ce qui distingue l’attitude présente de celle de leurs illustres prédécesseurs c’est qu’elle ne repose plus uniquement sur une conscience sociale mais désormais sur une conscience globale, le souci du monde, qui doit permettre d’anticiper la multitude des interactions qui se croisent dans tout projet. Si infime soit-il.

À Jules Michelet qui affirme que « chaque époque rêve la suivante », Walter Benjamin rétorque qu’elle ne rêve pas seulement la prochaine, « mais cherche au contraire dans son rêve à s’arracher au sommeil» **.

* « Avenir ! Avenir », Jules Michelet.
** Paris, capitale du XIXe siècle, Walter Benjamin.