CONCOURS
CUISINES EN EBULLITION :
LES 19 PROJETS DE LA CUISINE
DU FUTUR

Cuisine : usages, espace et nouvelles représentations...

Cette exposition est le résultat d’un projet qui a débuté il y a deux ans. Elle s’inscrit au terme d’un partenariat de réflexion et de recherche sur le thème de la cuisine, considérée à la fois comme espace dédié à des pratiques (stocker, préparer, manger, jeter, etc.) mais aussi vue sous l’angle des objets et des services qui caractérisent ses pratiques (mobiliers, équipements, ustensiles, etc.). Sept thèmes1 représentatifs des problématiques de notre époque ont été proposés comme autant d’axes de recherche pour aider à cerner au plus près les nécessités du temps et les aspirations de nos contemporains. Pour cela, nous avons convié l’ensemble des participants engagés dans cette recherche – dix industriels et dix écoles de design – à se questionner sur cette activité et le lieu dans lequel elle se pratique en prenant en compte l’ensemble des facteurs qui l’influence : réalités sociales et pratiques sociétales, contextes économiques, contraintes architecturales, mutations urbaines, avancées technologiques et problématiques environnementales. Ainsi dix binômes école/entreprise se sont constitués – chacun traitant de l’un des axes de recherche proposés – pour couvrir de manière complémentaire la totalité du champ de réflexion. Ces partenariats n’avaient pas d’objectifs commerciaux. Ils se sont affirmés d’emblée dans le champ de la recherche dont les enjeux affichés étaient à la fois prospectifs et pédagogiques. Plus de deux cents étudiants, encadrés par des experts, des enseignants, des dirigeants et cadres d’entreprise ont développé, durant quelques semaines, des pistes de recherche, posé des hypothèses et fait des propositions. Les pièces ici exposées sont le résultat d’une sélection réalisée en mai 2008 par un jury indépendant2. Dès septembre de la même année les entreprises se sont engagées dans la réalisation des projets sélectionnés sous la forme de prototypes fonctionnels. Ces prototypes, aussi exemplaires soient-ils, ne reflètent qu’en partie les réflexions et les propositions qui ont été échangées quotidiennement, durant la phase de recherche, sur un site intranet à l’usage exclusif de cette communauté constituée autour de ce projet.

Voici résumée en quelques phrases une opération complexe, passionnante mais aussi très singulière. Singulière d’abord par sa dimension collective : il s’agissait de faire travailler ensemble des entreprises concurrentes ainsi que des écoles dont les projets pédagogiques divergent. Singulière ensuite par sa durée : deux années pour bien distinguer ce que très souvent, aujourd’hui, on confond ou pis on inverse : la réflexion et la communication. Singulière encore dans l’engagement, en terme de temps et de moyen, demandé à chaque partenaire pour mener une démarche non commerciale jusqu’à son terme. Singulière enfin et surtout par son sujet et la manière de l’aborder.

En effet, la cuisine n’est pas un sujet comme les autres. Elle concentre en son sein une somme de problématiques et de situations qui nous renseigne sur l’état de notre société. Elle se révèle bien plus sensible aux influences du monde extérieur que tous les autres espaces réunis de l’habitat. La cuisine capte non seulement les progrès technologiques mais aussi les évolutions sociales. Si les technologies, en réduisant les nuisances (bruit, évacuation, odeur, etc.), ont amélioré les pratiques de cette activité au point de lui permettre de s’ouvrir sur le reste de l’habitat, ce sont les facteurs sociaux (notamment la question féminine et la revendication du partage des tâches) et sociétaux (l’individualisation des comportements et les relations intergénérationnelles) qui auront bouleversé profondément l’organisation voire la typologie de l’habitat.

Catherine Clarisse, qui fut l’une des intervenantes du colloque inaugural3, a montré dans Cuisine, recette d’architecture4 comment, en un siècle, différents modèles dominants se sont succédé. Il y a eu le modèle de la cuisine bourgeoise considérée comme un local essentiellement technique générant des nuisances, relégué au fond de l’habitat et tenu ainsi à l’écart de la partie noble. Il y a eu le modèle de l’immédiat après-guerre, développé lors de la reconstruction et inspiré des théories du mouvement moderne. Il s’agissait de rationnaliser ce lieu dans la perspective d’une meilleure hygiène et d’une optimisation de ses performances dans un espace réduit. Il reposait sur les principes tayloriens. Table et chaises étaient bannies afin de mieux organiser l’espace et l’aménagement. C’est à cette époque que s’est généralisé le plan de travail haut, conçu sur le principe de l’établi d’atelier. Cette cuisine se caractérisait comme un « petit espace pratique » que Catherine Clarisse nomme la « cuisine corset ». Puis est venu le décloisonnement progressif à partir des années 70, ce que l’on a appelé la cuisine « américaine » qui tentait un rapprochement entre le lieu de préparation et celui de la prise du repas. Depuis peu, enfin, s’exprime une nouvelle aspiration vers une pièce à part entière, retrouvant en cela l’esprit de la cuisine paysanne : pièce centrale de l’habitat où se concentrent et se juxtaposent les activités, sans hiérarchie. C’est ici que se pratiquent et se transmettent les gestes du quotidien : les savoir-faire et les savoir-vivre. Ainsi, si le séjour reste encore et bien souvent le lieu de la représentation sociale, la cuisine se revendique, en tout cas dans ses aspirations nouvelles, comme le lieu de la sociabilité et de son apprentissage tel qu’il existait encore il n’y a pas si longtemps, à l’échelle de l’histoire humaine. Ce bref retour sur l’histoire nous révèle un étonnant constat. Il montre, en effet, à quel point la dimension anthropologique de l’habitat a été évacuée par les théoriciens de la modernité au profit d’une rationalisation des tâches et de leur cloisonnement.

Cette mise en perspective a permis de faire prendre conscience aux étudiants que la cuisine n’a jamais été un lieu occupant une position stable, circonscrite entre quatre murs. Au contraire, l’histoire nous enseigne que ces frontières n’ont cessé de se déplacer chaque fois que, sous la poussée et la convergence de différents facteurs, de nouvelles représentations de l’habitat se sont constituées. Ce sont ces facteurs qu’il s’agissait de répertorier et d’analyser, dans leur complexité et quelquefois leur contradiction, pour saisir le temps présent et tenter des réponses adaptées tant dans le domaine de l’aménagement de l’espace que de celui de l’usage des objets. Cette mise en perspective avait également pour vertu, du moins nous l’avons souhaité, de se défaire des idées reçues et ainsi de favoriser une liberté créative.

À vous d’en juger…

Michel Bouisson,
Responsable des aides à la création VIA et des relations avec les écoles de design

1. Voir pages suivantes.
2. Sous la présidence de Bernard Fournier-Bidoz (groupement cuisine IFA) le jury était composé de : Jean-Marc Barbier (FCBA) – Michel Bouisson (VIA) – Lucile Bourlet (UNIFA) – Odile Duchenne (UNIFA) – Agnès Giboreau (Institut Paul Bocuse) – Dominique Jakob (Studio Jakob & McFarlane) – Philippe Jarniat (UNIFA) – Gérard Laizé (VIA) – Mathieu Lehanneur (designer) – Stéphanie Sagot (Centre d’art et de design La cuisine) – Stéphane Villard (Studio design R&D EDF).
3. Colloque inaugural du 5 octobre 2007 au couvent des Récollets : « Cuisine : usages, espace et nouvelles représentations ».
4. Cuisine, recette d’architecture, Catherine Clarisse, Les Éditions de l’imprimeur, 2004.