CONCOURS QUICK 2050

Quickland

" L'imaginaire est ce qui tend à devenir réel "
André Breton

Après Les Arts de la subsistance (2006) – un colloque organisé au Centre Georges Pompidou consacré au rituel de la préparation alimentaire et du repas à travers différentes cultures du monde –, puis Cuisine en ébullition (2007 à 2009) – une recherche collective regroupant 10 écoles et 10 entreprises autour des questions relatives à l’espace et aux pratiques domestiques de cette activité –, et enfin Se nourrir (2010) – une étude prospective menée dans le cadre de Domovision1, qui mêle observations et analyses des tendances et des modes alimentaires –, VIA poursuit aujourd’hui l’exploration du thème de l’alimentation à travers l’exposition Quick 2050 en offrant son expertise et son expérience dans l’organisation et le suivi d’une opération collective.

Si Cuisine en ébullition questionnait un futur proche et proposait des évolutions souhaitables, fondées sur l’observation de nos usages et pratiques domestiques, il en va tout autrement pour Quick 2050 qui se projette à 40 ans, soit au-delà même du prévisible. Exercice complexe, en effet, demandé aux étudiants que de se laisser porter par les mouvements mêmes du monde, d’en saisir les transformations majeures et d’imaginer leurs impacts sur le devenir alimentaire (jusqu’aux conséquences industrielles, sociales, économiques et environnementales) afin d’en déduire différents scénarios pour Quick. Pour ce faire, aucun outil de prospective ne peut évidemment prétendre apporter la moindre image précise d’un avenir qui n’est jamais donné, a fortiori s’il est aussi éloigné. L’exercice ne consistait donc non pas à dire ce que serait demain – une prédiction – mais à favoriser l’émergence de points de vue subjectifs et singuliers sur le devenir d’une entreprise en anticipant l’évolution de phénomènes actuels.

Le résultat est riche d’enseignements divers. L’explosion démographique, l’expansion sans limite des villes, l’épuisement des ressources, les dégradations irréversibles de l’environnement, etc. sont les composants d’une litanie noire qui s’égrène à longueur de projets. Ces transformations – à la différence de celles qui se sont succédées durant toute la période de la révolution industrielle, apportant la promesse (souvent tenue) d’une vie meilleure – projettent désormais leur ombre sur le devenir du monde. Face à ce futur profondément anxiogène, les individus doutent des capacités de nos sociétés d’agir sur leur propre destin.

Pourtant, si le regard est pessimiste, il n’est que modérément désespéré. Étrangement, le mythe du progrès n’est pas mort. Le rêve prométhéen de la modernité est réactivé, expurgé de sa dimension messianique. Il apparaît en pleine vigueur à travers l’omnipotence de la techno-science sur laquelle repose désormais la production alimentaire de 9 milliards de convives. Le processus d’une artificialisation généralisée du monde semble désormais accompli et Quick, tel un organisme vivant, occupe le centre de la toile innervant un réseau dense. Si sa dimension et son organisation ne sont que rarement définies, son existence semble pourtant constitutive de ce monde nouveau jusqu’à s’accomplir dans un nom générique. Il apparaît tour à tour (ou simultanément) vertueux, atténuant les méfaits de l’industrie alimentaire pour restaurer les valeurs anthropologiques de cette activité ; hégémonique dans son contrôle total des processus de production, de transformation et de distribution ; voire outil de performance inouï pour répondre aux désirs et pulsions de l’individu dans une maîtrise quasi absolue du temps et de l’espace. Un ici et maintenant réalisé. Une utopie. Ainsi, si cette consultation et les projets retenus nous donnent à voir comment les étudiants se projettent dans l’avenir, s’ils nous renseignent sur la nature de ces projections, ils nous éclairent, plus encore, sur la place faite à l’imaginaire et à sa production dans les écoles de créations, toutes disciplines confondues. Comme le dit Paul Ricœur, « le récit fictionnel construit de l’intelligibilité ». Dans l’imaginaire se projette une profondeur que l’intellect ne parvient pas à conceptualiser entièrement. La puissance de l’imagination permet souvent d’approcher de manière plus riche et vivante le réel que ne le permet le concept car elle porte sans le vouloir d’autres dimensions, et notamment la part du symbolique que nos sociétés développées, rationalistes, n’évaluent pas toujours à sa juste position dans cette construction mentale. Si cet exercice inhabituel aura surpris plus d’un étudiant et enseignant, c’est probablement que les pédagogies mises en œuvre dans les écoles ne sont, après tout, que le reflet de notre difficulté à prendre en main la question du devenir et le statut de la création dans ce processus. Jacques Nimier rappelle que l’un des mythes actuels dominant dans l’enseignement général repose sur la croyance que l’imaginaire s’opposerait à l’exercice de la raison et à l’esprit critique. Pourtant, dit-il, l’imaginaire est partout.

C’est lorsqu’on ne le repère plus que l’on en devient tributaire. Il a cette double faculté de manipuler tout autant que de libérer des puissances ; d’aliéner tout autant que d’émanciper. Il est constitutif de la condition humaine. En prendre conscience permettrait de saisir à la fois la nature des images fabriquées et leur puissance de représentations. Ainsi, entre la radicalité de certaines propositions se référant aux récits les plus sombres de la science-fiction et celles représentant un monde dénué de tout événement et évoluant dans une sorte de présent idéalisé, une conscience du monde reste à pourvoir. Au lecteur/visiteur d’évaluer la qualité de ces propositions à l’aide de son sens critique mais doublé de ses capacités imaginatives. Ce n’est pas un des moindres mérites des responsables de Quick que d’avoir offert une réelle carte blanche aux écoles, sans avoir cherché à contraindre la forme de leurs propositions ni à en atténuer les conséquences. Cette exposition et ce catalogue en témoignent. Qu’ils en soient, ici, sincèrement remerciés.

1. Domovision 2011. Se nourrir, de la nécessité à la convivialité, sous la direction de Gérard Laizé et Frédéric Loeb, Paris, Coédition VIA/Distill, 2010.